Vendredi 27 novembre 2009 5 27 /11 /Nov /2009 21:47

En 399 av. J.-C., Socrate, le plus grand philosophe d’Athènes, est condamné à boire la ciguë, pour crime d’impiété. Il est accusé d’introduire de nouveaux dieux dans la cité, car il invoque son daïmon, ou dieu intérieur.

 

Texte

 

Socrate prétendait poursuivre une tâche que le dieu lui-même lui avait assignée. Une « voix divine » qu’il appelle aussi son daïmon, s’adresse à lui, moins pour l’encourager à faire quelque chose, que pour le dissuader de s’orienter dans telle ou telle direction. Socrate lui prête une attention particulière en cherchant à se conformer scrupuleusement à ses instructions. Il peut s’agir d’une voix comme d’un signe, qui peuvent expliquer la façon singulière qu’il a de s’absenter parfois du dialogue ou de prendre certains égards, comme le poème qu’il adresse à Eros quand, dans le Phèdre, il perçoit le signe qui lui recommande de ne pas traverser l’Ilissos avant d’avoir apaisé le dieu par une palinodie (1).

 

Les dieux et les daïmons

 

« Platon a classé les êtres supérieurs répartis dans toute la nature en trois catégories et il a situé les dieux tout en haut. » (2) Les dieux n’ont aucun commerce avec les hommes. En tant que nature éternelle et parfaite, ils sont immuables et ne peuvent être affectés des événements qui se déroulent en ce bas monde, auxquels ils ne se mêlent d’ailleurs pas. A l’opposé des dieux sont les hommes, mélange d’âme immortelle et de corps mortel, totalement étrangers au monde des dieux avec lesquels ils ne peuvent nouer de relation personnelle. Mais une troisième catégorie des êtres supérieurs rend la communication avec les dieux possibles : ce sont les daïmons. Ils appartiennent à la hiérarchie divine intermédiaire, qui fait le relais entre les hommes et les dieux, jouant alternativement le rôle d’interprète ou de sauveur.

 

Le rôle des cultes

 

Ce sont eux qui sont représentés dans les mythologies, animés de sentiment affectueux ou haineux. Les tempêtes qui agitent ces divinités sont étrangères à la sérénité des dieux célestes, inaltérable par les circonstances extérieures. En revanche ces passions s’accordent avec la nature des daïmons. Par leur position intermédiaire, ils ont en commun avec ceux d’en haut, les dieux, l’immortalité et avec ceux d’en bas, les hommes, l’émotivité. Tout comme nous ils peuvent être sensibles aux apaisements ou aux excitants de l’âme. C’est la raison pour laquelle il faut être attentif aux différentes formes de cultes et de rites appropriés à ces divinités qui permet de se concilier leurs faveurs.

 

Révélations et prodiges

Dans le Banquet, Platon explique que les démons sont à l’origine des révélations, et qu’ils règlent les divers prodiges de la magie tout comme les présages de toute sorte. En effet, certains d’entre eux sont affectés à des champs de compétence précis, comme donner forme aux rêves, fissurer les viscères, orienter le vol des oiseaux, inspirer les devins ou régir toute forme de signe qui nous permet d’interpréter l’avenir. Si tous ces phénomènes découlent de la volonté, de la puissance et de l’autorité des dieux du ciel, c’est grâce à l’obéissance et à l’activité des daïmons qu’ils se réalisent.

 

Le daïmon et l’âme humaine

Selon d’autres acceptions, on appelle aussi daïmon l’âme humaine tant qu’elle habite encore le corps (3). L’âme qui désire le bien est considérée comme un dieu bon. C’est la raison pour laquelle on appelle « eudémones » (4) les gens heureux dont le bon démon, c'est-à-dire l’âme, est parfaitement vertueux. Dans les temps modernes, ce daïmon est devenu la voix de notre conscience. Il est alors tout à la fois conscience de soi et conscience morale, principe de responsabilité et connaissance intérieure. Tel un guide qui montre la voie, il est capable de nous révéler nos véritables intentions et d’en éclairer la valeur morale. Lorsque l’âme humaine rompt son contrat avec le corps, elle peut prendre deux visages : un aspect bienveillant qui la fait veiller aux destinées de la maisonnée et de ses descendants. C’est alors le dieu Lare qui protège la maison. L’autre aspect est maléfique, car l’âme, en raison des méfaits commis de son vivant est condamnée à errer sans fin. Ce sont les Larves.

 

L’ange gardien

 

Il existe une catégorie de daïmons supérieurs, libres de toutes entraves et attaches corporelles, parmi lesquels Eros (Amour) (5) et Sommeil (Hypnos). Eros et Hypnos ont des pouvoirs opposés : celui de tenir éveillé (Eros) ou d’endormir (Hypnos). C’est à ce groupe qu’appartiennent, selon Platon, les gardiens attribués à chaque être humain tout au long de sa vie, comme témoins vigilants de ses moindres actes et pensées. Après la mort, c’est lui qui nous amène devant le tribunal du jugement de notre conscience et son témoignage est décisif pour la sentence. Nous retrouvons cet ange gardien dans le Coran qui dit que « toute âme a un gardien qui la surveille » (S LXXXVI,4) notant exactement ses paroles (L17), consignant tous ses secrets par écrit (S XLIII,80) pour lui rappeler ses moindres faits au jour du jugement. Dans la Chrétienté médiévale, l’ange gardien est le compagnon mystique et initiatique du moine et sa présence se poursuit au purgatoire et lors de la pesée des âmes (6).

 

Le daïmon du sage

 

Mais c’est seulement lorsque l’homme tente de se rendre semblable aux dieux qu’il peut éveiller en lui la puissance prophétique de son dieu intérieur. « En réalité, le nouveau dieu qu’introduit Socrate à Athènes est celui de la conscience individuelle, fondement de la liberté intérieure et de la dignité humaine » (7). Si nous cherchons à le connaître et à l’honorer à la manière de Socrate, il nous accordera prévoyance dans les situations incertaines, conseils dans les moments difficiles, protection dans le danger, et sa présence pourra même corriger la Fortune. Loin de se substituer au jugement du philosophe, le daïmon est donc le complément indispensable à sa sagesse, lui procurant l’équilibre quand l’hésitation le fait boiter.

 

 

 

(1) Platon, Phèdre, XX

(2) Apulée, Le démon de Socrate, Rivages poche, petite bibliothèque Payot, 1993

(3) C’est la raison pour laquelle Apulée traduit daïmon en latin, par génie, qui reflète la notion d’engendrement.

(4) pour les Grecs le bonheur est « eudémonie »

(6) voir l'article sur Saint Michel Archange dans la rubrique "christianisme"
(7) Fernand Schwarz, la philosophie de Socrate, Editions des 3 Monts, 2005

 

 

Citations

 

« Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j’obéirai plutôt au dieu (daïmon) qu’à vous ; et tant que je respirerai et que j’aurai un peu de force, je ne cesserai de m’appliquer à  la philosophie. »

Platon, Apologie de Socrate

 

« Ce que les gens ne veulent surtout pas paraître ignorer, ils négligent pourtant de l’apprendre. Vérifie leurs dépenses quotidiennes et tu verras que leurs comptes font état de quantité de dépenses inconsidérées mais jamais pour eux-mêmes, je veux dire pour le culte de leur propre démon, culte qui n’est autre qu’un serment de fidélité envers la philosophie. »

Apulée,  Le démon de Socrate



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Par Isabelle OHMANN - Publié dans : Philosophie
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